En Ukraine, la joie et la fureur d'un groupe de rock en tournée

Vinnytsya (AFP) - En pleine guerre, Nadia Koukla gère la tournée d'un groupe de rock.Déplacements, billets, repas.Mais son "principal défi", raconte la jeune Ukrainienne, ce sont les alertes aériennes déclenchées chaque jour par les bombardements russes.
Les Soussidy Sterpliat ("Les voisins subiront"), un duo de pop-punk, a douze dates prévues en Ukraine au printemps 2025.
"Si une alerte aérienne dure plus d'une heure, on annule et on reprogramme", explique Nadia Koukla, 30 ans, d'une voix enrhumée. Les coupures d'électricité sont aussi un problème.
Ce jour-là, le groupe doit jouer à Vinnytsia (centre-ouest) dans un pub situé en face du site d'une terrible frappe russe, le 14 juillet 2022.
Des missiles y avaient été tirés sur une salle de concert propriété de l'armée, provoquant la mort de 27 personnes, dont trois enfants, et faisant 202 blessés.Aujourd'hui, le bâtiment est toujours éventré.
- "Renaissance" -
Face à cette violence, dans un pays couvert de blessures, la résistance culturelle frappe aux yeux et aux oreilles. Les spectacles continuent.
Beaucoup d'artistes, quand ils n'ont pas été mobilisés, collectent des fonds pour les soldats.D'après Nadia, "les événements physiques motivent à donner plus" que ceux en ligne.
En loge, peu avant le concert, le batteur Oleksandre Pavlov, 28 ans, et le guitariste Artour Zoubarev, 27 ans, sont d'excellente humeur.
Leur duo formé en 2017 à Mykolaïv (sud) fait une musique "joyeuse", dont les paroles "n'ont pas forcément de sens", mais qui "redonne des forces", estime Oleksandre.
Depuis que l'invasion a commencé, en 2022, la culture en Ukraine non-occupée vit une "renaissance", assurent de multiples acteurs du secteur.
Le public s'est détourné des productions russes et russophones et a une soif ardente d'oeuvres nationales, augmentant les revenus des musiciens sur les plateformes de streaming.
Les Soussidy Sterpliat, qui chantaient au début en russe, avant de passer à l'ukrainien, affirment avoir maintenant plus de fans.
S'ils refusent de se comparer aux militaires risquant leur vie, les deux rockeurs considèrent néanmoins que leur travail est également un moyen de s'opposer à l'agression russe.
"Il y a une lutte pour s'emparer de nos terres mais aussi de nos têtes", souligne Artour.
Ce soir, le guitariste souhaite donc "embraser" la salle. Sur scène, il portera un maillot noir transparent.Oleksandre sera torse nu, le visage couvert de paillettes.
- Punk anti-Kremlin -
Environ 260 personnes se sont déplacées, dont beaucoup d'adolescentes.
La première partie, Krash Test, un trio originaire de la région de Soumy (nord-est), particulièrement dévastée par les bombardements russes, ouvre la fête et déclenche immédiatement un pogo.
Il exécute une comptine punk sur "une néonazie", "une Ukrainienne typique" qui "boit du sang de bébés russes".La moquerie vise le Kremlin qui assure combattre en Ukraine les héritiers d'Hitler.
A plusieurs reprises, la foule hurle "Nakhouï soussidiv!" ("Nique les voisins!"), un slogan qui insulte et célèbre à la fois la tête d'affiche.
Voilà les Soussidy Sterpliat.Débute alors une heure vingt de furie, de cris et de sauts de joie.A un moment, une petite culotte, sans expéditeur ou expéditrice clairement identifié(e), tombe sur scène.
Le duo joue une ode à l'ivresse, une balade nostalgique sur l'été 2021, un titre sur "la dépendance" qui fait chanter tout l'auditoire...
Mais déjà, il faut conclure.C'est l'heure des ventes aux enchères dont les recettes seront reversées aux médecins de la brigade Azov.
Formée en 2014 par des ultranationalistes, cette unité militaire a acquis depuis l'invasion une réputation héroïque en Ukraine, en ayant participé à certaines des plus rudes batailles, et a élargi son recrutement.
- Caleçon à vendre -
Première offre : des billets gratuits et le droit de "picoler" avec les Soussidy Sterpliat.Deux spectateurs surenchérissent.
Finalement, ils remportent ensemble ce privilège: l'un pour 15.000 hryvnias (335 euros), l'autre pour 11.000 (245 euros).Des sommes importantes en Ukraine.
Enfin, le batteur Oleksandre met son caleçon aux enchères.Il se lève, dos au public, et le retire d'un coup sec (mais il en a un deuxième).Le résultat de cette vente est plus modeste : 3.000 hryvnias (67 euros).
Anastassia, 17 ans, a remporté le caleçon.Elle déclare avoir reçu "les meilleures émotions possibles" pendant le concert.
Nazar, 19 ans, est quant à lui sorti du bar avec un slip rouge sur la tête.Sur ce point, ses explications sont floues.
En revanche, il raconte avec clarté que la musique l'aide à oublier "la folie ambiante"."La situation est très stressante, beaucoup de proches combattent.Ça permet de s'en détacher et de revenir au temps d'avant la guerre."
Quelques heures plus tard, dans le silence de la nuit et du couvre-feu, le groupe repart avec ses instruments."On voyage en train et en bus", dit Nadia.Prochain arrêt: Odessa.