Louis CK, épisode 1 : les pénis sont-ils rigolos ?

Louis CK,  eacute;pisode 1 : les p eacute;nis sont-ils rigolos ? ()
GQMagazine - AA


Les rumeurs concernant les masturbations publiques de Louis CK étaient connues depuis des années, il les a bottées en touche avec obstination : elles sortent enfin (ça doit faire facilement trois semaines que l'humoriste sent le vent du boulet se rapprocher : je me demande comment il parvenait à dormir récemment, en voyant la probabilité d'échapper à son sort se réduire chaque jour inexorablement). Je reviendrai demain sur la question des motivations, mais pour aujourd'hui, tenons-nous en aux pénis, et tenons-nous en à un homme manifestement obsédé par l'exhibitionnisme.

Au contraire de la majorité des harceleurs-violeurs présumés, Louis CK est une personnalité adorée du public américain. En atomisant les limites de l'auto-dérision, il avait gagné notre sympathie : que vous apparteniez au club des papas débordés ou que vous soyez incapable de soutenir une conversation en présence d'une assiette de donuts (je plaide coupable), Louis CK a sans doute gratté juste là où ça vous démangeait. Autour de moi aux Etats-Unis, la sensation de trahison est énorme. C'est la consternation. « Non pas lui, pas lui, pas lui. » Parce que « lui » c'est beaucoup nous.

Ce nouveau rebondissement possède une amertume particulière. On parle d'un humoriste montrant son pénis, dans une culture qui veut qu'un pénis soit l'organe le plus amusant du monde. Les enfants dessinent des bites au tableau pour embêter leur maîtresse. C'est même l'argument de « vente » de la récente parodie criminelle de Netflix, American Vandal. Montrer sa bite, c'est drôle. Chat-bite ! Quant au cas du teabagging, on tombe carrément dans l'hilarant.

Reconnaissons donc quelque chose de simple : notre amusement devant les pénis n'est pas innocent. Il est le privilège de personnes n'ayant pas à craindre le viol, et dont la sensibilité n'est pas facilement heurtée (en l'occurrence, vous ne savez pas si la personne faisant face à votre pénis n'a pas été violée la semaine précédente, ou ne sort pas du couvent ? vous ne savez pas si la vue d'un pénis fait mal ou indiffère ou excite... autant de bonnes raisons de demander la permission avant de déballer le package) (frappez avant d'entrer, quoi).

Le discours dominant, sans surprise, est un discours DE dominant. Si vous êtes entre mecs hétéro (et notre culture veut que nous soyons systématiquement entre mecs hétéro, même dans une assemblée mixte, même avec 51 % de femmes et 5 % d'homosexuels), les pénis ne sont jamais menaçants. Au contraire. Ils sont un peu ridicules, toujours trop petits, trop imprévisibles, trop rabougris sous l'eau froide des douches collectives... Dans notre indulgence envers l'exhibitionnisme, nous réagissons collectivement comme des enfants et/ou comme des hommes hétérosexuels entre eux : bah, rien à craindre, c'est juste un zizi, ok ?

Les choses se compliquent quand le différentiel de corps s'accentue. Ou quand le contexte devient défavorable (le patriarcat est un contexte super défavorable). Un mec qui sort son pénis, dans le métro, dans un ascenseur, à la machine à café, sans autorisation préalable, en respirant fort, en vous fixant droit dans les yeux, ne transgresse pas qu'une norme sociale : il met nécessairement sur la table la possibilité du viol. Qui nous dit qu'il va s'arrêter là ? Qui nous dit qu'une fois la première barrière franchie, les autres ne vont pas tomber ?

Le pénis n'est marrant (oh, un cyclope ! Popaul ! Le poireau !) que quand il reste inoffensif. A l'âge adulte, face à des situations de pouvoir, dans une loge ou une chambre d'hôtel, ça n'est plus marrant du tout.

Comme humoriste, et particulièrement comme humoriste faisant preuve d'une grande finesse dans son observation des rapports sociaux, Louis CK était au courant de cette ambiguité. Il y a des choses qui sont drôles et inquiétantes en même temps, et sur une scène, je veux absolument qu'on en parle, et je tiens absolument à ce qu'on puisse rire même du viol, quitte à mettre deux-trois trigger-warnings pour les rescapés d'expériences traumatiques.

Hors-scène, c'est autre chose. Louis CK a utilisé un code humoristique, et son métier d'humoriste, pour imposer ses besoins sexuels à des comédiennes. C'est une trahison du concept d'humour. Il est normal que nous nous sentions comme les dindons de la farce, hommes comme femmes, admirateurs, admiratrices de son talent. Il nous a vendu une hyperbole, c'était sa réalité. On a rigolé - lui ne plaisantait pas. On se sent comme des andouilles.

Pour retourner le couteau dans la plaie, le cas Louis CK n'est pas un épiphénomène. Il nous touche en tant que Français, pour d'autres raisons. Pour des absences de « mort d'homme ». Ce motif de la blague, de la plaisanterie salace, contamine complètement la conversation collective que nous essayons d'avoir - « on ne peut plus rien dire, je déconnais, faut pas prendre mon pénis au sérieux » (s'il ne faut pas le prendre au sérieux, pourquoi l'avoir posé au milieu de ma salade niçoise ?). Je veux évidemment qu'on puisse rigoler des pénis. Mais je refuse absolument qu'on fasse passer pour de l'humour une compulsion, ou pour une tradition française des agressions sexuelles. Notre humour et nos traditions valent mieux que ça. Bon sang, les pénis valent VRAIMENT mieux que ça.

Lire la suite sur GQ

ANNONCES SHOPPING

X fermer la publicité
    Copyright © 2016