L'indépendance, à quel prix ?

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Autonomie, indépendance : les valeurs favorisées dans une société où tout job peut se perdre en quatre secondes, où tout engagement peut s'écrouler en un divorce, répondent forcément à des exigences de survie en solo. Face à l'angoisse de l'abandon, nous apprenons à vivre abandonnés. Quitte à la jouer KohLanta... et au risque d'aller dix fois trop loin. Car si on comprend la nécessité de pouvoir faire son chemin sans aucune aide, il faut bien observer qu'en fait, on est toujours aidés. On doit toujours quelque chose à ses parents, ses profs, ses contacts : vouloir se suffire à soi-même est un gentil mensonge.

Bien sûr, l'indépendance est une idée utile. Mais plutôt comme fondement de relations sur lesquelles ne pèsent pas plus de pression que nécessaire (les autres ne vous sauveront pas la vie, ne donneront pas un sens à votre existence, sans eux vous pourrez mettre un pied devant l'autre) : une indépendance idéale serait perçue comme filet de sécurité plutôt que comme idéal de vie. Car à l'arrivée, les personnes réellement, volontairement indépendantes sont rares (et souvent misanthropes). Si 0,01 % d'entre nous font le choix d'une véritable indépendance, il y a certainement une raison. Par exemple : on est plus forts en coopération (et les happy hours deux-pour-le-prix-d'un sont plus pertinentes).

Ce qui n'empêche nullement la double contrainte de l'enfer de s'exercer : nous voilà coincés entre notre préférence d'affronter la vie en équipe (surtout pendant les happy hours), et l'exigence sociale de rabâcher que l'indépendance est une qualité indispensable pour se mettre en couple. What ? Attends. Un couple a besoin d'indépendance ET de dépendance : d'interdépendance.

D'autant qu'il y aura, pour les absolutistes, un moment où l'indépendance va blesser : elle devient une impossibilité à communiquer, une réticence à ouvrir la porte, à demander de l'aide, à partager ses sentiments. Cette indépendance too-much est une « valeur » plutôt transmise aux hommes qui, à force de foutre la paix aux autres, se retrouvent soit laissés pour compte, soit empêtrés dans d'insupportables difficultés dans leur rapport aux femmes. Oui, je parle (aussi) de sexe : quand on voit qu'étude après étude, le plus gros problème sexuel des femmes est le manque de communication et/ou d'intimité, on se dit que cette culture de l'indépendance émotionnelle ne fait pas que des heureux ? cette virilité level hardcore se traduit en désirs inexprimés, mais aussi en incapacité a reconnaître les besoins émotionnels des partenaires. On devient un mauvais coup.

Aspirer à une certaine indépendance tout en admettant les joies et les avantages de la dépendance semble plus réaliste : dépendance au sens large, de couple, mais aussi avec ses amis, ses collègues, sa famille, son histoire, son administration, sa civilisation. Parce que nous vivions en société, il est certainement plus facile d'être farouchement dépendant qu'absurdement indépendant (sachant que personne ne vous demandera de choisir votre camp).

Tout cela n'empêche pas la dépendance de susciter le mépris collectif ? voire de passer pour une insulte. De fait, la dépendance est un « problème » (ça se discute) genré. Les femmes sont censées assumer plus facilement leur côté needy (ou naître joyeusement et volontairement dépendantes) (et mes fesses sont des nuggets). La définition même de la dépendance est le plus souvent associée aux émotions ou au salaire. Seulement, si on observe notre environnement, les hommes ont clairement besoin de soutiens : quand on ne sait pas lancer une lessive ou faire cuire une omelette ou confier qu'on est stressé (comme la plupart de nos très indépendants grands-pères), on est « en demande ». A l'arrivée, qui est le plus dépendant ? Celle qui demande des câlins, ou celui qui ne saurait pas faire fonctionner son propre foyer ? Un partout, balle au centre.

Il ne s'agit évidemment pas de tomber dans les extrêmes. La dépendance de couple, dans sa version nocive, consiste à faire reposer entièrement notre bien-être sur l'autre : personne ne peut soutenir une telle pression sur le long terme. En revanche, essayer de trouver le bien-être par soi-même, avec la coopération et la bienveillance de l'autre, c'est réaliste. A condition d'affronter ses besoins plutôt que de les fuir par une fierté mal placée.

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