Réclamer l'égalité féminisme-masculinisme : la question de la décence

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Netflix a sorti récemment un documentaire sur les droits des hommes : The Red Pill. Soutenu par Breitbart News (dont le boss vient d'être viré pour propos pro-pédophiles), terminé à l'aide de fonds Kickstarter, le film promettait un point de vue équilibré sur cette douloureuse question. Seul souci : une réalisatrice narcissique qui ne fait pas son boulot de recherche, même pas trois secondes sur Google, un équilibre absent au montage, un film à charge, pro-masculiniste, où tous les hommes sont des victimes et toutes les féministes sont ignobles. D'ailleurs la seule militante interrogée, d'une vulgarité stupéfiante, fuck you shitface, nous joue l'insupportable, fuck, cliché hystérique, fuck ? pourquoi avoir choisi un repoussoir pareil ?

Le documentaire plaide pour que les hommes cessent d'être des oubliés de la misère : on donne les chiffres des soldats morts au combat (sachant que les femmes peuvent être soldates depuis environ cinq minutes douche comprise, bonjour l'argument), des hommes qui finissent à la rue, des hommes qui se suicident... et même, kamoulox, le fameux désavantage masculin en terme d'espérance de vie (lequel ne cesse de se réduire : à croire que le complot mondial féministe du foie et des poumons se retourne contre ses instigatrices, dès lors qu'elles se mettent à boire et fumer).

On y apprend que les hommes sont victimes de la violence conjugale : oui, mais. En trente secondes sur Wikipédia, nous apprenons que si la violence conjugale se joue souvent dans les deux sens (tu tapes, je réplique), et qu'à l'arrivée de la police c'est effectivement l'homme qu'on embarque, le niveau de violence est extraordinairement différent. Un homme qui tape produit des blessures six fois plus souvent qu'une femme. Ce sont des femmes qui meurent des violences conjugales (84 % du temps). Les femmes ont tendance à frapper pour se défendre. Donc oui, l'aide publique leur est dédiée de manière écrasante, mais ce sont elles qui se payent le gros des syndromes post-traumatiques ? et qui sont en précarité financière, et qui ont les gosses. La plupart des hommes victimes de violence conjugale disent n'avoir pas du tout peur de leur conjointe... Ne pas avoir peur, à son domicile : c'est quand même un bon indicateur.

Le reste est à l'avenant : les hommes du documentaire semblent se faire paterniser à leur insu tous les quatre matins (mettez une capote, enfin), ils font les boulots de merde, ils échouent aux concours. Oui, mais. A l'arrivée, les femmes font plus de boulots pourris, pour moins d'argent, de manière plus précaire, avec des diplômes qui manifestement ne leur servent pas à atteindre les postes de pouvoir, vu qu'elles font des bébés dans le dos d'hommes-victimes... dont elles doivent ensuite s'occuper ad vitam aeternam, parce qu'avoir la garde 90 % du temps, ce n'est pas unilatéralement un cadeau.

Une autre scène frappante montre des féministes empêchant les masculinistes « raisonnables » de parler dans les universités. Comme Française, le spectacle de penseurs réduits au silence est extrêmement choquant. Mais remettons un peu de contexte : aux Etats-Unis, la liberté d'expression est totale ? ce qui permet en ce moment même à des masculinistes d'appeler au viol des femmes, à leur manipulation et à leur retour au foyer (quatre hommes sur dix dans le monde, et un quart des Français). Certains n'hésitent pas à demander à ce que les féministes se fassent défoncer la gueule. Le Premier Amendement ne protégeant pas les victimes potentielles de discours dangereux, le peuple se retrouve à faire contre-pouvoir à coups de klaxons et casseroles. Ce n'est pas idéal. En France au moins, nous sommes protégés par une législation qui n'autorise pas l'incitation à la haine : la censure est préalable, et au pire, on peut toujours faire un procès (et le perdre, comme dans le cas d'Orelsan, mais bon) (au passage : je continue de penser qu'il faudrait laisser parler et pouvoir contredire de manière équilibrée, mais c'est évidemment injouable).

Le problème du documentaire est de se lancer dans un concours de misère au sein duquel, pour peu qu'on soit complètement sous-informé, les hommes passent pour les grands perdants de l'histoire. Mais 1) pourrait-on s'en tenir aux chiffres, merci, 2) aider les femmes n'empêche pas d'aider les hommes, ce n'est pas un jeu à somme zéro, 3) c'est justement pour obtenir une égalité des chances, et une meilleure répartition des résultats positifs, que sert le principe d'égalité défendu par... les féministes. (Qui rappelons-le, demandent l'égalité et pas un micron de plus.)

A l'arrivée, grosse déception, travail journalistique catastrophique (avec point bonus pour la réalisatrice qui se met à pleurer face caméra en réalisant que la vie des hommes est difficile). Mais surtout, indécence.

Et c'est là qu'on en revient forcément : je veux bien que les hommes se plaignent, ponctuellement, et il faut évidemment corriger les inégalités en leur défaveur. Mais c'est du beurre sur des épinards ? alors qu'on est encore à arracher les mauvaises herbes dehors. C'est exactement comme les Blancs se plaignant du racisme, ou les héritiers qui se plaignent des impôts sur la fortune : faut pas délirer. Quand on a un privilège, on pleurniche sur son sort en privé. Il ne s'agit pas de réduire les masculinistes au silence, mais les réduire à la décence. Cette pilule-là serait-elle trop difficile à avaler ?

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